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Ces derniers jours, une étude du WWF – World Wildlife Fund ou Fonds mondial pour la vie sauvage – fait les grands titres. Et pour cause, selon la fondation basée en Suisse, l’Indice Planète Vivante « global a enregistré un déclin de 52 % entre 1970 et 2010, ce qui signifie qu’en moyenne, les populations d’espèces de vertébrés sont approximativement la moitié de ce qu’elles étaient il y a 40 ans. Ce chiffre est basé sur les tendances observées chez 10 380 populations de 3 041 espèces de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, amphibiens, et de poissons. »

Le document du WWF (en français).

Ce bilan compte 180 pages, mais ne vous inquiétez pas, la plupart des journaux n’ont lu que les premières pages, ou pire encore, ils se sont contentés du communiqué de presse qui ne fait qu’une poignée de paragraphes. Voici pourquoi tous les médias titrent que la planète a perdu la moitié de ses populations d’espèces sauvages en 40 ans. C’est tout simplement parce que la fondation au logo de panda l’affirme.

Néanmoins, après avoir lu le document de fond en comble, de très nombreux points peuvent faire lever des sourcils. Tout d’abord, on notera que dans quasi tout le document, le WWF parle de 3 038 espèces et non 3 041. Un écart de trois anecdotique mais qu’il fallait préciser.

Seulement 4,8 % des espèces étudiées

Ensuite, et c’est déjà bien plus important, la fondation avoue (page 144) qu’elle n’agrège que « les données de 3 038 des 62 839 espèces décrites dans le monde (le dernier chiffre est une estimation). Le calcul d’un « IPV idéal » à partir de données englobant l’intégralité des espèces du globe étant illusoire, le défi consiste donc à représenter l’ensemble des 62 839 espèces en se servant de celles pour lesquelles des données sont disponibles. »

L’ONG reconnait donc qu’elle base ses chiffres et donc ses conclusions sur une analyse de seulement 4,8 % des espèces du globe. Et encore, ce taux pourrait être encore plus faible dès lors que le nombre d’espèces pourrait être bien plus élevé qu’on nous l’annonce (voir source en fin d’article). Nous avons donc un bilan réalisé sur l’extrapolation de données calculées sur une faible population d’une minorité des espèces du globe.

Un écart gigantesque avec son propre bilan de 2012

Le bilan 2014 du WWF comporte toutefois bien d’autres failles. En effet, le précédent bilan, datant de 2012 (page 146) portait sur les années 1970-2008 et se concentrait sur 2 688 espèces. La baisse globale n’était alors « que » de 28 %. La première question qui vient à l’esprit est : comment en deux ans est-on passé de moins 28 à moins 52 %, juste avec quelques centaines d’espèces supplémentaires répertoriées ? Il suffit de lire les détails des bilans de la fondation pour remarquer que dans les milieux tempérés, le pourcentage de variation est passé de plus 31 % en 2012 à moins 36 % en 2014… Bizarrement, pour les milieux tropicaux, nous sommes passés de moins 61 à moins 56 %, soit une légère amélioration.

Pourquoi un tel changement de statistiques concernant les animaux dans les milieux tempérés ? Cela concerne tout de même 6 569 populations étudiées de 1 606 espèces différentes, soit 63 % de la population totale analysée pour 53 % des espèces mises sous la loupe.

Pourquoi un tel changement donc ? Page 141, on nous explique qu’entre 2012 et 2014, une nouvelle méthode a été mise en place. « L’IPV-D est une variante de cette méthode et n’était pas employée dans les précédentes éditions du Rapport Planète Vivante. Il se propose d’améliorer la représentativité de la biodiversité des vertébrés en prenant en compte la diversité estimée des espèces à l’échelle mondiale. Les données de l’IPV n’étant pas réparties uniformément entre les régions et les espèces, cette nouvelle approche sert aussi à calculer des indices reflétant le nombre et la distribution des espèces de vertébrés sur la planète. Pour cela, la méthode de l’IPV-D met en jeu un système de pondération illustrant la proportion respective d’espèces appartenant à chaque groupe taxonomique et domaine biogéographique, et en déduit un indice pondéré en conséquence. »

Un peu plus loin, l’ONG précise : « En d’autres termes, la méthode de l’IPV-D donne davantage de poids aux poissons et aux reptiles et amphibiens, et moins de poids aux oiseaux et aux mammifères, que dans l’ancien IPV paléarctique, afin de mieux refléter la diversité des espèces. La révision de la méthode explique un certain nombre d’écarts entre les résultats. En modifiant la contribution des différents groupes pour tenir compte du nombre d’espèces les composant, l’objectif est de représenter plus fidèlement la tendance suivie par chaque espèce de vertébrés sur la planète. »

La question du coefficient est donc primordiale ici. Il suffit de le modifier légèrement pour transformer totalement les statistiques du WWF. Or que dit la fondation sur comment sont calculés ces coefficients ? Rien du tout. Nada. Certes, on nous explique que « la méthode de pondération moyenne retenue consiste à attribuer un coefficient plus élevé aux plus grands groupes (à savoir, les plus riches en espèces) à l’intérieur d’un même domaine ». Certes, les coefficients sont tous donnés, que ce soit en fonction des milieux, des animaux et des zones du globe (voir tableau page 141). Mais jamais il n’est expliqué clairement comment sont fixés ces coefficients.

Il s’agit pourtant d’une donnée majeure, sachant que comme indiqué au début de l’article, la WWF n’analyse que 3 038 espèces sur plusieurs dizaines de milliers réellement existantes.

Des évolutions surprenantes en l’espace de deux ans

Un autre point crucial explique aussi la très forte variation des données de la fondation entre 2012 et 2014. Cette année, les populations d’espèces d’eau douce ont baissé de 76 %, contre 39 % pour les populations marines et terrestres. Or en 2012, l’organisation n’annonçait qu’un recul de 37 % pour les animaux d’eau douce, contre -25 % pour les populations terrestres et -22 % pour les animaux marins. L’écart pour les êtres d’eau douce ne s’explique pas par un nombre plus important d’espèces étudiées, puisque l’on passe en deux ans de 737 à 757 espèces. La différence se situe donc là encore au niveau du si crucial coefficient.

Rajoutons aussi qu’à la page 138 du bilan du WWF, on y trouve les fourchettes de ses données. Pour bien comprendre, si l’organisation titre que 52 % des animaux vertébrés ont disparu entre 1970 et 2010, il s’agit en réalité d’une moyenne. Les intervalles avec un taux de confiance de 95 % (selon la fondation) sont en fait situé à -61 % dans le pire des cas et -43 % dans le meilleur des cas.

Mais si la fourchette dans le cas ci-dessus est importante (+ou- 9 points), elle reste modérée par rapport à d’autres cas. Par exemple, pour les -39 % d’espèces marines, la fourchette va en fait de -15 à -57 %… Mieux encore, pour les espèces terrestres et d’eau douce présentent dans la zone afrotropicale, la fourchette va de -53 % à… +42 % ! Ceci pour une moyenne de -19 %.

Enfin, toujours page 138, l’ONG rappelle que si « depuis 1970, la destruction des habitats concerne majoritairement les régions tropicales », il ne faut toutefois pas croire que la situation est meilleure dans les zones tempérées. « En effet, l’IPV retrace seulement les évolutions à partir de 1970, et occulte donc en grande partie l’altération et la destruction des habitats des milieux tempérés, qui remontent à une époque antérieure. Si les données permettaient de calculer l’IPV entre 1900 et 1970, il y a fort à parier que son déclin au cours de cette période se rapprocherait de celui constaté sous les tropiques entre 1970 et 2010. »


Attention, cet article n’a pas pour but de dire que tout va bien dans le meilleur des mondes et que l’Homme n’a aucun impact sur les animaux. Des espèces disparaissent ou doivent se cacher dans des forêts vierges ou dans les pires profondeurs des mers, et on ne peut s’en réjouir. Néanmoins, il faut prendre avec certaines pincettes les données et bilans que l’on nous présente. Toutefois, rien ne dit qu’ils ne sont pas en réalité sous-estimés…

J’ai bien évidemment questionné le WWF pour mieux comprendre certains points de son bilan. Je publierai ici-même leurs réponses dès réception.


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2 thoughts on “La moitié des animaux vertébrés a disparu entre 1970 et 2010 : vraiment ?

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