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Méconnu du grand public, le métier de la voix hors-champ, ou voix off, nous entoure pourtant au quotidien. Les voix off sont en effet partout, sans que nous nous en rendions compte. Transports en commun, publicités, jouets, livres, reportages, magasins, répondeurs, assistance téléphonique et bien d’autres produits et services les exploitent.

Voix Y Elle Joanna Koschig Voix Off

Photo réalisée par Maud Villa.

Afin d’en apprendre plus sur cette profession peu médiatisée, Votre Journaliste a donc décidé de s’entretenir avec Joanna Koschig, alias Voix Y Elle. Son timbre de voix ne vous est peut-être pas inconnu. Vous l’avez d’ailleurs déjà entendue ici-même, dans les vidéos présentes dans l’entrevue accordée au créateur de la chaîne Code MU. Ce dernier se nomme en effet Raphaël Koschig et n’est autre que le compagnon de vie de Voix Y Elle.

Note : cette entrevue sous format audio est proche de la version texte lisible ci-dessous, mais n’en reste pas moins différente sur de nombreux passages. Les deux contenus sont donc complémentaires, même s’il y a des points communs.

Pourquoi t’es-tu lancée dans le métier de la voix off ?

Depuis toute petite, j’ai toujours été fascinée par le monde des voix, qu’elles soient dans les dessins animés, les radios, le doublage ou même à la télé. Je m’enregistrais sur un vieux magnétophone et créais des émissions radio, j’adorais jouer la comédie et mes parents avaient la chance d’écouter tout ça. Par la suite, je me suis retrouvée face au micro. J’ai débuté vers l’âge de 16 ans, en participant à quelques émissions radio dans une petite radio locale associative. À côté de ce loisir, j’ai fait des études, j’ai eu un DUT dans la communication web, parce qu’à ce moment-là, l’idée de réussir dans la voix n’était pas une notion faisable, on en parlait peu, c’était « réservé » aux personnes ayant des années d’expérience en comédie derrière eux. Mais bon étant encore jeune, tout l’avenir se traçait devant moi, chaque jour est une expérience en plus.

Disons que j’ai vraiment commencé ma carrière à la fin de mes études, en étant animatrice radio dans des radios locales, pour poursuivre dans une école de voix off et de doublage à Paris. Et dans la continuité de cette aventure, je me suis lancée en tant que voix off indépendante, et c’est aujourd’hui mon métier.

Pour la plupart des gens, la voix off se destine surtout aux reportages, aux pubs et parfois aux films. Y a-t-il d’autres domaines qui sont concernés ?

Alors oui, en effet, c’est les voix auxquelles on pense principalement et pourtant, il y en a partout. On est inondé par les voix off ! Lorsqu’on va dans un supermarché, dans les bus… j’ai d’ailleurs fait des voix pour des arrêts de bus, des voix pour des jouets pour enfants mais aussi les fameuses voix des répondeurs aussi qui nous font longuement patienter… On est vraiment entouré par les voix !

Le doublage est-il un métier complètement différent ?

Le doublage a ses particularités, puisque l’objectif est avant tout d’oublier qu’il y a une voix derrière la voix originale, un défi parce qu’aujourd’hui on reste souvent attaché à la voix originale. Personnellement, si je commence une série avec les vraies voix, je ne pourrai pas changer en plein milieu.

Après, certains films ou séries, je les regarderai en version française. Par exemple, la série Friends, je ne l’ai regardé qu’en français, étant attaché aux personnages et à ses voix.

Ensuite, techniquement parlant, en doublage, on est la plupart du temps dans des studios, le travail est supervisé par un directeur artistique, accompagné de l’ingénieur son. Il faut que notre voix corresponde aux mouvements de bouche du personnage. Disons qu’il y a tout un côté visuel très important qu’on n’a pas forcément en voix off.

Et faire de la radio ?

La radio reste dans le même domaine, il va falloir aussi travailler sa voix, comme un chanteur, que l’on fasse de la radio, de la voix off ou du doublage, la voix est notre instrument de musique. La différence de la radio, c’est que l’on se retrouve face à l’auditeur en direct, disons que la façon de parler sera différente et dépendra aussi du public auquel on s’adresse.

« Tout le corps est important, on n’est plus nous-mêmes, mais on est le personnage »

Quid de l’imitation ?

L’imitation va effectivement rejoindre ces métiers puisqu’on utilise sa voix et on est dans le domaine de la comédie, mais je crois que c’est aussi un métier qui a ses particularités, ses difficultés, il est clair que de savoir non seulement, jouer, donc être acteur tout en imitant une voix connue, c’est un travail énorme. Après, quand on est voix off, faire des imitations, ça peut être un très bon exercice et il y a quelques voix off qui font aussi des imitations, pas forcément en spectacle, mais ça peut être utilisé pour des spots.

Le métier peut-il te mener à devenir actrice ?

Alors comme je disais, on est comédien voix off… certains doubleurs sont acteurs-comédiens depuis des années avant d’avoir commencé dans le doublage et continuent à jouer dans des pièces de théâtre. Après, les plus jeunes talents ou même moins jeunes, qui commençent dans le doublage ou la voix off sans avoir fait de théâtre, ça peut très bien fonctionner, pour ma part, j’ai commencé comme ça en me lançant dans la radio… mais c’est un énorme plus de pouvoir prendre des cours de théâtre.

En tout cas, je ne connais pas de voix off qui sont aussi acteurs, disons qui ont commencé en voix off et sont aujourd’hui acteurs, mais pourquoi pas ! En tant qu’acteur, il faudra jouer mais aussi avoir une bonne mémoire puisqu’on n’a pas le texte sous les yeux. Et je dirais que les comédiens dans les pièces de théâtre ont une difficulté en plus, à la différence du cinéma, on ne peut pas refaire une scène si elle est râtée, on a un public à satisfaire en direct.

Y-a-t-il des formations spécifiques à la voix off ? (lieux, durée, prix)

Il existe plusieurs formations en voix off, mais pour ma part, j’ai choisi une école qui proposait la voix off et le doublage.

J’ai été accepté à l’école EFDV, École de voix off et de doublage, une formation qui a duré une année, à Boulogne Billancourt. Il y avait 4 h de formation par jour, 3 jours par semaine, ce qui me permettait de travailler à côté pour vivre sur Paris. Et les prix à l’année pour la voix off et le doublage, il me semble que c’était aux alentours des 4000 euros.  L’avantage d’une école, c’est de pouvoir rencontrer des voix différentes, avec des parcours différents, et puis… la manière d’apprendre sera aussi distincte d’une personne à l’autre.


Que doit-on précisément travailler sur sa voix ? (intonation, etc.)

En voix, je dirais qu’il y a énormément de choses à travailler. Déjà, il y a toute la respiration qui est l’élément producteur du son que l’on va sortir. Pour certaines prestations, j’aime bien travailler debout parce que je donne des intentions plus fortes en utilisant mes mains, j’utilise les expressions de mon visage… c’est comme en doublage, tout le corps est important, on n’est plus nous-mêmes, mais on est le personnage. Donc voilà, déjà tout le côté corporel à travailler et en voix off, on a des codes à respecter, on utilisera pas la même voix pour faire une publicité que pour une voix sérieuse sur une vidéo d’entreprise. Quand j’utilise une voix pour raconter une histoire, je vais forcément moduler ma voix et jouer sur les mots pour donner du sens et de l’émotion.

Quelles sont les principales qualités à avoir pour être une bonne voix off ?

Je dirais que les principales qualités sont de savoir articuler, d’être à l’écoute puisqu’il faut pouvoir transmettre au client la voix qu’il a en tête, et il faut tout donner qu’il s’agisse d’un petit spot local ou d’une voix pour une grande marque… l’importance est la même et la voix doit être aussi bien traitée dans les deux cas. Et puis, il faut se faire plaisir. C’est un métier où on a la chance de s’amuser avec les mots, donc autant en profiter !

Quels sont les tarifs habituels d’une voix off ?

La plupart du temps, ça se fait sur un devis personnalisé, selon le projet, la taille de l’entreprise, la durée de la voix. Après pour un spot local, ça va varier entre 8 et 15 euros, le tarif dépendra de l’expérience, mais aussi du studio qui a parfois un tarif prédéfini.

Note de Votre Journaliste : par local, Voix Y Elle entend par là un spot pour une entreprise ou un média local, c’est-à-dire qui n’est pas national et encore moins international.

Y-a-t-il des périodes plus ou moins fastes ?

Oui, on va voir des périodes plus ou moins chargées. C’est évident que durant les périodes de fêtes et la période avant soldes, on aura beaucoup de demandes, du moins pour un spot local. Sur l’année ça va varier puisque pour une voix qui débute, tous les contrats viennent au fur et à mesure. C’est quand même censé augmenter d’une année à l’autre. Après pour une voix qui a de l’expérience, ça peut aussi augmenter, ça va vraiment dépendre des contrats qui nous sont demandés. À partir du moment où l’on a beaucoup plus d’expérience, on va forcément reussir à avoir de plus gros contrats puisqu’on construit un réseau autour de nous. On élargit notre palette vocale. Ce qu’on n’arrivait pas à faire il y a 5 ans, on peut peut-être le faire aujourd’hui,  et c’est comme ça qu’on arrive à gravir les échelons !

Le fait que certaines boites recrutent des voix off de stars, connues du grand public, n’est-il pas un problème pour les spécialistes de l’ombre comme toi ?

Alors pour moi, en tout cas dans le domaine de la voix off, je ne suis pas touchée par ce phénomène. Mais, on va retrouver ça dans le doublage… où là effectivement, des stars vont prendre la place.

Quelles sont les principales difficultés dans le milieu ? Comment trouve-t-on des contrats ?

Les difficultés comme dans tous métiers je pense, c’est de se faire connaître. C’est un milieu dans lequel il est quand même important de renouveler les voix qu’on enregistre. On a tous nos spécialités, et je pense qu’il est aussi important de mettre en avant ce qu’on arrive bien à faire, et éviter de mettre quelque chose qu’on ne maitrise pas ou peu. Pour décrocher des contrats, il est important de montrer nos capacités via nos bandes démo de voix et aussi renouveler nos sons… d’une année à l’autre on va évoluer, vocalement parlant. Il sera tout aussi important de se faire connaître sur la toile qu’autour de soi.

Comment se passe un casting ?

Un casting peut se présenter de différentes manières. J’en ai fait en ligne mais aussi en studio. En ligne, on nous envoie un texte ou une phrase que l’on va enregistrer dans notre home studio et on communique par mail et téléphone, parfois par le biais de Skype. Et en studio, on aura les ingé son, parfois le client. On nous dit en live sur quel ton on doit enregistrer le texte. Pour ma part, j’ai fait un casting pour du voice over, quand ils ont entendu ma voix, lorsque je me suis présenté… ils m’ont dirigé vers un des personnages à doubler alors que ce n’était pas prévu au programme. Mais ils n’avaient pas encore de voix dessus, du coup, j’ai pu présenter ma voix sur des choses différentes.

Même après la formation, doit-on travailler régulièrement sa voix pour l’améliorer ?

Oui, c’est vraiment important de travailler sa voix chaque jour, même en tant que professionnel, on va évoluer. C’est d’ailleurs ce que j’aime, ce n’est pas un métier monotone où on va faire tout le temps la même chose. Il faut continuer à travailler l’articulation, s’entraîner à faire de nouvelles voix, ou des accents. Et pourquoi pas, maîtriser une autre langue pour élargir son champ de travail.

Le marché de la voix off privilégie-t-il certaines voix ? (masculines et graves par exemple)

Honnêtement, j’ai l’impression qu’il y a de tout. Le type de voix va dépendre de chaque projet. Pour du documentaire, on aura plutôt voix douce et grave, alors que pour des publicités dynamiques et jeune, la voix ne sera pas du tout la même.

Comment est le milieu de la voix off d’une manière générale ? Y-a-t-il du sexisme ou d’autres barrières ?

Le milieu de la voix off… alors comme je travaille soit en ligne soit avec les studios, je n’ai pas énormément de contacts avec les autres voix, mis à part avec mon réseau Facebook… mais non il n’y a pas du tout de sexisme, au contraire, entre voix off homme et femme, il y a plutôt une bonne entente. Et puis, chaque voix a ses spécificités, on est sur le même marché mais avec des qualités différentes.

« Il y a une part de culot, il faut oser et aller de l’avant »

Quelles sont tes expériences personnelles les plus marquantes ?

Alors mes expériences les plus marquantes… je dirais les rencontres que j’ai pu avoir certains doubleurs, dont la voix de Julia Roberts, Céline Monsarrat, Maik Darrah et puis, les expériences dans les studios que j’ai pu faire.

Travailler à l’étranger est-il possible ?

Travailler pour l’étranger c’est tout à fait possible puisque je travaille pour des studios en Suisse française et en Belgique. Et de l’étranger, je pense que c’est possible mais je ne connais pas les statuts existants.

Les voix off et doubleurs pourraient-ils un jour être remplacés par des machines vocales ?

Pour l’instant, le résultat n’est pas encore assez satisfaisant, mais je pense que des tests ont déjà été fait. On n’arrive pas encore à avoir des voix suffisamment chaleureuses, et humaines, elles restent très saccadées.. En ce qui concerne le doublage, l’utilité de mettre des voix robotiques serait bizarre. Autant garder la version originale avec les sous-titres en français.

Quels sont les principaux dangers qui peuvent toucher la profession ?

Les dangers seraient… qu’on soit remplacé oui ! Mais pour l’instant, pas d’inquiétude, ce n’est pas encore au point.

Certaines « voix » sont très connues en France, comme celle de la SNCF, les doubleurs de grandes stars (Bruce Willis, Sylvester Stallone, Morgan Freeman…) ou encore le couple derrière Homer et Marge Simpsons. As-tu des « idoles » dans le milieu, ou tout du moins une voix qui t’a marquée ?

Il y a beaucoup de voix marquantes. Comme je disais, j’ai eu l’occasion d’assister à une séance de doublage avec Céline Monsarrat, la doubleuse de Julia Roberts, une voix mythique ! Mais aussi une rencontre avec Maik Darah, la voix de Whoopie Goldberg et de Monica dans Friends. C’était d’ailleurs assez rigolo de la voir en vrai parce que je l’imaginais comme l’actrice, alors que non, elle est petite, très expressive et on ne l’imagine pas avec une voix grave, mais très belle rencontre en tout cas. Je pourrai en citer d’autres… on a vraiment de grands doubleurs, la liste est longue :)

Enfin, selon toi, la voix off est-elle un métier d’avenir ?

C’est un métier dans lequel il faut s’accrocher, parce que les débuts ne sont pas évidents, il ne faut pas lâcher prise. Mais si on est fait pour ça, il n’y a pas de raison que ça ne fonctionne pas. Il y a une part de culot, il faut oser et aller de l’avant, même si on est caché derrière un micro, autour on a un public, un client, le studio de production qui nous écoute et attend qu’on soit au maximum de nous même. Donc, un métier d’avenir, honnêtement, je ne sais pas, je pense que ce n’est pas donné à tout le monde, mais on a tous sa chance de réussir.

Merci Voix Y Elle.


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One thought on “[Interview] Joanna Koschig / Voix Y Elle : « On est inondé par les voix off ! »

  1. Si on prend juste ce bout « On est inondé par les voix […] »
    Ça me rappelle un certain film avec quelqu’un qui étend des voix. ^^

    Harry Potter bien sur!!! Il parle au serpent, voit/vit ce que fait Voldemort… Tout un programme!