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Connaissez-vous la loi des titres selon Ian Betteridge, ou encore de Davis ? Le concept est simple : un article ayant un titre interrogatif implique une réponse négative. Cela ne fonctionne bien entendu que si le titre intègre un sujet bien défini et un adjectif précis.

Si le média peut bien entendu jouer avec cette loi afin de « tromper » ses lecteurs, il est surtout important de comprendre que c’est l’esprit du lecteur qui amène cette réponse négative. Presque « instinctivement », nous répondons « non » à tout titre de ce type.

Prenons quelques deux exemples concrets tirés du Point afin de montrer l’utilisation de ce genre de titres, parfois non sans manipulation de la part du média.

Le Point - Sarkozy est-il si nul

En juin 2010, alors que Nicolas Sarkozy en est à sa troisième année de la présidence française, en pleine crise économique et au plus bas dans les sondages, l’hebdomadaire Le Point propose la Une suivante : « Est-il si Nul ? » (lire l’article)

La question appelle donc une réponse négative, du type : « non, il n’est pas si nul qu’on ne le dit » (ce qui peut très bien être vrai par ailleurs). Ce titre a donc pour objectif de redorer le blason de l’actuel ex-président, comme le montre le premier sous-titre qui met en avant ses vrais succès, mais aussi ses vrais échecs. Ce sous-titre pourrait d’ailleurs sous-entendre que les gens ne lui ont pas attribué tous les succès qu’il mérite, tout en le dédouanant de certains échecs qui lui auraient été attribués à tort.

Passons à une deuxième Une. Quelques années plus tard, nous sommes au mois d’avril 2013. François Hollande approche alors de sa première année à la présidence française et Le Point propose la Une qui suit : « « Pépère » est-il à la hauteur ? ».

Le Point Pepere François Hollande

Outre l’utilisation du mot pépère (entre guillemets dans le titre et en très gros), si on utilise la même loi des titres, on en conclut donc que « Non, il n’est pas à la hauteur ». L’angle est ici totalement opposé à celui de Sarkozy trois ans plus tôt. L’objectif n’est en aucun cas de redorer le blason du socialiste, mais bien de l’enfoncer. Pas de sous-titre ici pour expliquer ses vrais succès. Rajoutez l’utilisation de « Pépère » et la question qui implique une réponse forcément peu à l’avantage de Hollande, et vous connaissez d’ores et déjà l’orientation du magazine.

Cette loi des titres selon Betteridge est toutefois loin de fonctionner systématiquement. Outre les titres qui n’appellent pas toujours de réponse, il y a aussi ceux où l’on a envie de répondre par la positive, surtout quand on connaît la ligne éditoriale du média. Un exemple là encore, avec cette fois Valeurs Actuelles.

Valeurs Actuelles - Doit-il Partir (François Hollande)

L’hebdomadaire (très à droite faut-il le rappeler) propose ici un titre qui appelle donc clairement un « Oui ». Et pour ceux qui auraient un esprit trop socialiste, le magazine vous aide fortement avec son sous-titre explicite.

On remarque donc bien ici qu’une question n’implique pas toujours une réponse négative, loin de là. La façon dont est posée l’interrogation a donc son importance, d’autant plus quand on connaît l’angle du média. Si l’hebdomadaire avait été proche du parti socialiste, il est ici évident que le sous-titre aurait été différent et notre esprit aurait effectivement pu répondre par Non.

Aparté : notez que dans les médias, sur Internet en particulier, une autre raison explique les titres interrogatifs : l’info diffusée mérite confirmation. Derrière ce genre de titre se cache en effet une rumeur, une nouvelle qui n’est pas encore officielle ou encore une information qui mériterait d’autres sources afin de la confirmer. Plutôt que de ne pas en parler ou de mettre du conditionnel, le rédacteur préfèrera mettre un point d’interrogation, de quoi susciter l’intérêt des lecteurs sans prendre de risque. Quelques exemples récents :

Le poids des mots, le choc des photos

L’ancienne devise de Paris Match « Le poids des mots, le choc des photos » résume parfaitement l’objectif de cet article. Nous avons déjà vu ci-dessus le poids des mots (ou tout du moins une partie), mais quid de l’importance des photos ? Inutile de chercher bien loin et reprenons tout simplement les trois Une analysées ci-dessus.

Le Point Valeurs Actuelles François Hollande Nicolas SarkozyConcernant les Une du Point, les positions des deux présidents sont similaires à celle du texte : opposées. Le visage de Nicolas Sarkozy trône ainsi tout en haut du magazine, au point que son front n’est même pas visible, preuve de sa hauteur. De quoi faire mentir les « sondages au plus bas » et sa nullité donc. A contrario, le visage de François Hollande est tout en bas, son cou n’est ainsi pas visible. Là encore, cela « prouve » qu’il n’est pas à la hauteur. Même sur la photo du magazine il ne l’est pas, pourquoi le serait-il ailleurs ? pourrait se dire n’importe quelle personne voyant cette Une.

Les choix des photos par le Point sont donc on ne peut plus calculés ici. Nous pourrions aussi parler de la taille des visages, des regards, des couleurs, du fond ou encore des différents « sourires », mais cela n’aurait rien de bien utile ici. Le cadrage des photos par rapport au texte vaut déjà mille mots.

Enfin, concernant la Une de Valeurs Actuelles, j’avais déjà noté que le sous-titre était fait pour les « idiots » qui ne sauraient pas bien répondre au titre. La photo est faite pour les « imbéciles » qui même avec le sous-titre auraient des difficultés à suivre la ligne du magazine. Ici, François Hollande est déjà en train de partir. C’est à se demander même pourquoi Valeurs Actuelles propose son titre à l’interrogatif. L’hebdomadaire veut voir partir François Hollande, le message est très clair et sans ambigüité.

Conclusion

En matière de titre et de photo, le hasard et les coïncidences n’existent pas. Elles sont longuement étudiées, en particulier s’il s’agit de la Une d’un journal ou d’un magazine. Tout est donc savamment pensé, calculé, maitrisé.

La prochaine fois que vous lirez un titre interrogatif, réfléchissez donc où veut en venir le média qui l’utilise. Et si une photo accompagne l’article ou la Une, n’hésitez pas non plus à l’analyser durant quelques secondes.

Bien entendu, le contenu de l’article, du dossier ou de l’enquête peut différer de son titre. Comme dit précédemment, l’auteur peut utiliser ce type de titre pour induire en erreur le lecteur, en jouant avec sa (mauvaise ?) logique. Mais il n’empêche que l’objectif premier, outre de vendre, est de faire passer un message, y compris à ceux qui n’achèteront pas le média, quitte à ce qu’il passe par l’inconscient. Pensez-y.

Notez que cette analyse des titres et des photos n’est qu’une première partie, succincte qui plus est. Je reviendrai ainsi plus tard sur d’autres types de titres, notamment ceux impliquant des oppositions (victoires et défaites, etc.).

Quelques liens pour aller plus loin


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3 thoughts on “Décoder les titres et les photos des articles de presse (partie 1)

  1. Et bien au moins, on sait de quel côté vous penchez, vous !…

    • Faire l’inverse serait certainement possible, encore que les médias de gauche sont généralement plus subtiles, donc l’exemple aurait été moins fort.

      Néanmoins, je m’attendais à ce genre de commentaire. Il est impossible de critiquer la droite sans se faire traiter de « gauchiste » et vice-versa.

      Triste monde manichéen.