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Le samedi 28 février, de très nombreux médias français ont relayé une actualité majeure : le décès de Martin Bouygues, patron du Groupe Bouygues, entreprise du CAC40 spécialisée dans le bâtiment, les médias (TF1) et les télécoms (Bouygues Telecom). Une fausse nouvelle dont la source n’était cette fois pas un plaisantin ayant modifié une page Wikipédia, ni même le hack d’un compte Twitter d’un grand journal, mais bien une diffusion officielle de l’Agence France Presse (AFP), l’une des trois plus grosses agences du monde avec l’Associated Press (AP) et Reuters.

Cette bourde colossale n’a fort heureusement duré qu’une trentaine de minutes. Mais pour l’AFP, le mal est fait. La reprise de cette fausse information par quasi tous les médias a d’autant plus intensifié et renforcé l’énormité de la bévue. Officiellement, la source de l’AFP (la seule) est le maire de Saint-Denis-sur-Sarthon (ville voisine du lieu de résidence du PDG), qui pensait qu’on lui parlait d’un certain Monsieur Martin, effectivement mort le samedi 28 février. Mais en aucun cas du milliardaire Martin Bouygues.

« Je ne savais pas qu’on parlait de Martin Bouygues. Monsieur Martin est décédé ce matin effectivement, dans mon territoire et le journaliste m’a dit « est-ce que vous le connaissez ? », j’ai dit oui, je le connaissais » a ainsi expliqué le maire Michel Julien à BFM TV, peu de temps après le démenti du Groupe Bouygues. « Je suis très surpris, je ne savais pas qu’on parlait de Martin Bouygues. »

Sitôt le démenti officialisé, l’AFP et son président, Emmanuel Hoog, se sont excusés auprès de Martin Bouygues. Fin de l’histoire ? Certainement pas. Ces trente minutes de fausse information ont jeté un discrédit supplémentaire sur une agence et un système médiatique malade de ses courses aux scoops, où le recoupage et la vérification des informations semblent appartenir au passé.

Premières conséquences pour l’AFP et les médias

Le jour même de cette considérable méprise, une note interne rédigée par Michèle Léridon, directrice de l’information de l’agence, a été diffusée auprès de toute la rédaction de l’AFP. Parlant de « dommage considérable en termes de crédibilité et d’image », voici l’intégralité de cette note :

« PARIS, 28/02/2015 – 2103 – Information erronée sur Martin Bouygues : note à toute la rédaction :

L’alerte annonçant à tort la mort de Martin Bouygues nous cause un dommage considérable en termes de crédibilité et d’image.

 Je rappelle que :

1) La fiabilité est la valeur numéro un à l’AFP. Elle doit toujours primer sur la rapidité

2) L’annonce de la mort d’une personnalité quelle qu’elle soit doit faire l’objet d’une attention toute particulière, avec des sources pleinement autorisées

3) Le travail d’agencier est un travail d’équipe. Au moindre doute, les questions doivent remonter au sein de la hiérarchie.

Nous continuons l’examen des faits qui se sont enchaînés aujourd’hui – même si nous en avons déjà une idée assez précise. J’y reviendrai dans les prochains jours en rappelant les règles rédactionnelles et éthiques ainsi que les procédures à suivre en pareil cas.

Michèle Léridon »

Plus récemment, le jeudi 5 mars, Bernard Pellegrin, directeur de la Région France de l’AFP, et Didier Lauras, rédacteur en chef France, ont démissionné. Le premier est remplacé par Philippe Onillon (52 ans), employé à l’AFP depuis 1989 et adjoint à la direction de l’information avant d’occuper son nouveau poste à partir d’aujourd’hui. Didier Lauras n’a pas de successeur pour l’heure.

Du côté de TF1, une enquête interne a été demandée par Martin Bouygues lui-même afin de comprendre comment les différents médias du groupe on pu relayer l’information alors qu’il leur était aisé de la vérifier.

Enfin, notez qu’Olivier Schrameck, le président du CSA, a indiqué que le conseil engagera une « procédure d’analyse » après la reprise par les médias de la fausse actualité de l’AFP. Cette analyse ne visera pas l’Agence France Presse mais bien les autres médias.

Interview de Philippe Guihéneuf – Les Citoyens de l’Info

Comment une telle publication a-t-elle pu avoir lieu ? Cette bévue ne reflète-t-elle pas un problème plus profond ? Peut-on encore avoir confiance en l’AFP et dans les médias plus globalement ? Afin d’élargir le débat, Votre Journaliste a interrogé Philippe Guihéneuf, gestionnaire principal des Citoyens de l’Info. Spécialisés dans la critique des médias à l’instar d’un Acrimed, les Citoyens de l’Info disposent d’un blog sur Médiapart, d’une page Facebook et d’un compte Twitter qui ne cessent de grossir leurs rangs face au mécontentement de la population vis-à-vis des médias.

Depuis plus de trois ans maintenant, cette association milite pour que la presse retrouve ses lettres de noblesses afin de se conformer à sa mission première : informer. Le 19 décembre dernier, Philippe Guihéneuf résumait la situation par ces mots : « Le journalisme est un métier qui demande du temps et des moyens. N’ayant aujourd’hui ni l’un, ni l’autre, il se condamne à l’approximation… qui ne peut satisfaire personne: ni le public, ni les journalistes. »

Cette bourde de l’AFP est-elle un épiphénomène ou reflète-t-elle plutôt un malaise plus profond au sein de l’agence, que ce soit sur ses méthodes de travail ou son financement ?

Nous n’avons pas d’éléments pour en parler. Peut-être, cependant, à la lumière de certains échos, la course au scoop tellement recherché, encouragée par la direction selon plusieurs sources, peut-elle trouver ici une de ses conséquences concrètes. La priorité est de vendre de l’information, parce que l’entreprise en a besoin. Les journalistes en souffrent, d’ailleurs, à l’AFP, comme ailleurs. On peut aussi remarquer que sur une erreur comme celle-là tout le monde s’est mobilisé et est monté au créneau pour s’excuser. La plupart du temps ce n’est pas le cas. Et quand la personne victime de l’erreur est un inconnu, les choses sont bien différentes. Alors que les dommages sont identiques et que l’absence de réparation ajoute à l’injustice. Même si ce n’est pas l’AFP qui a fait l’erreur, on attend toujours les excuses de celles et de ceux qui ont faussement accusé un rappeur d’être un des auteurs de des drames de Janvier en France. Il serait clairement en droit de demander des dommages et intérêts…

N’est-ce pas un problème plus global encore, dès lors que très peu de médias ont vérifié l’information de l’AFP ? 

Une dépêche d’agence est censée être fiable à 100%: une agence de presse est en effet censée appliquer à la lettre les principes de base de la déontologie: vérifier, recouper, diversifier les avis sur des sujets qui le justifient, et, naturellement, rectifier quand c’est nécessaire. Il y a, objectivement, peu d’erreurs dans le flux massif des dépêches AFP, mais il y en a. Elles peuvent être dûes à des erreurs basiques, à de la précipitation ou à de la mauvaise foi du journaliste ou d’une manière de penser le monde sans le remettre en questions. Nous avons rencontré tous les cas de figure. Par définition, un média qui reçoit une dépêche n’est pas censé la vérifier puisque cela a été fait, normalement, en amont. Par contre, il est censé exploiter l’information pour l’approfondir. Ce qui lui permet de la vérifier et l’expérience prouve désormais que c’est plus prudent…

Les Indignés du PAF

Que faudrait-il changer concrètement au sein des médias en général afin d’éviter cette course aux scoops ?

Il faut d’urgence créer une instance de déontologie et de dialogue, un « Conseil de Presse » afin d’avoir un lieu de débat sur la qualité de l’information et de trouver les moyens de rétablir la confiance entre les citoyens et les journalistes pour redonner sa valeur au mot « informer ». Qui dit valeur dit possibilité de monétiser. Avec une confiance au plus bas, c’est impossible.

Il faut aussi, sortir de l’absolue nécessité de l’immédiateté. Prendre du recul, comprendre, analyser. Bref: informer !

Cette affaire prouve aussi que les médias traditionnels ne valent pas mieux que les médias d’Internet*, souvent pointés du doigt par les premiers pour ne pas vérifier leurs sources…

Dans les cas de crise, tout le monde essaie de se justifier et de se protéger. La célèbre parabole de la poussière et de la poutre peut dans ces circonstances trouver parfaite illustration.

Est-ce que Emmanuel Hoog (président de l’AFP) ou Michèle Léridon (directrice de l’information) devraient démissionner selon vous ?

Non. Mais ils devraient militer pour la création d’un Conseil de Presse…

Merci Philippe Guihéneuf.

*Par « médias d’Internet », j’entends ici les vrais médias du Web (sites de presse ou pureplayers type Médiapart), et non pas n’importe quel site. Il faut d’ailleurs noter qu’il ne s’agit pas de la première fausse annonce de décès qui a pour source un média traditionnel. Rappelons-nous l’affaire Europe 1 / Jean-Pierre Elkabbach / Pascal Sevran.

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